Bonnes feuilles

Rescapé de la guillotine
de Mostefa Boudina (17-18)

Ce 11 octobre 1958, je passe pour la première fois la nuit au Centre nord-africain du Bois de Monzil, à Saint Etienne. A trois heures du matin, une cinquantaine de CRS 1 et de policiers en civil l'encerclent. Ils font irruption dans la chambre 22 où j'ai trouvé refuge. Le centre dont l'adresse m'avait été indiquée par un membre de mon groupe de choc, paraissait pourtant sûr. J'avais dû en effet passer les deux nuits précédentes dans un caveau, au cimetière de Firminy. Les six derniers mois, la police me traquait. Elle avait dû me repérer comme chef d'un groupe de choc composé de dix-neuf militants et opérant entre Saint Chamond, Saint Etienne et Clermont-Ferrand.

Sans doute informés, les policiers se ruent directement vers la chambre 22. Vidant leurs chargeurs sur la serrure de la porte d'entrée et y pénétrant en force, ils pointent sur moi leurs armes en hurlant : " Mains en l'air ". Je ne peux pas riposter. Les armes, dissimulées dans une autre cachette, ne sont pas à la portée de ma main. Je reçois plusieurs coups de crosse, puis, menotté mains dans le dos, je suis conduit au commissariat et enfermé dans un cabinet de toilettes, sans aucune vérification préalable de mon identité. Les policiers sont accompagnés d'une personne, dont je ne distingue pas le visage et qui répète : " Oui, c'est lui ! " Les monstres m'interrogent pendant dix-huit jours, entrecoupés de moments de répit lorsque mon corps ne réagit plus, et de moments de repos que s'accordent mes tortionnaires, las de leur ignoble besogne. Ils sont sept. Leur chef s'appelle Roland. Le matin du 12 octobre 1958, je suis extrait des toilettes qui me servent de cellule et les mains toujours liées dans le dos, traîné jusqu'au lieu du supplice. Le chef me " salue " : - Ah ! te voilà, mon con ! Comme ça, tu viens faire la guerre à la France, dans sa propre maison ! Eh bien, lorsqu'on en aura fini avec toi, on expédiera dans un cercueil vers ton putain de bled ! - Chef, à vous l'honneur, intervient alors l'un de mes tortionnaires. Je reçois le premier coup de poing, en plein visage, suivi d'autres, chacun des intervenants voulant placer le sien. Dès que je chancelle ou que je tombe carrément, ils me relèvent à coups de pied au ventre. Je dois me redresser, et la partie reprend. Mon visage est ensanglanté. Deux dents cassées. Mes vêtements sont tachés du sang qui dégouline de ma bouche, de mon nez et de mes arcades sourcilières. Ce premier acompte me donne déjà une idée du degré de haine et de férocité des bêtes sauvages qui m'entourent. Jusque-là cependant, l'interrogatoire véritable n'a pas commencé. Je me relève et la torture continue, avec la même violence. Je finis par m'évanouir. Ils me versent un bidon d'eau sur le corps pour me réveiller, puis me font asseoir sur une chaise, face à leur chef : - Maintenant, on va commencer la cuisine. Tu connais le menu ?... L'interrogatoire commence : - Il paraît que tu es un grand chef du FLN. Tu vas alors me dire quelle est ta responsabilité exacte ? Quels sont tes chefs ? Je ne te demande pas où sont les armes ! Nous les avons déjà. Nous avons même arrêté tes complices. Ils sont déjà passés par là et ils ont tous avoué. On va vous confronter, lorsque tu auras avoué à ton tour... Tu as intérêt à parler si tu veux éviter l'enfer qui t'attend. Dans mon for intérieur, je me concentre : " Puisqu'ils vont te liquider, mieux vaut mourir sans rien dire. Alors, enferme-toi dans un mutisme total. " - Tant pis pour toi, mon salaud. Tu vas regretter le jour où ta mère t'a mis au monde. Les enfants, au boulot ! Les sbires remplacent les menottes par des cordes et me lient les mains et les pieds, après m'avoir enlevé chaussures et chaussettes. Rapidement, je me trouve embroché par une barre de fer, au niveau des genoux et des coudes. Soulevant la barre par les deux extrémités, ils la déposent sur les bords de deux tables, espacées l'une de l'autre. Je me retrouve la tête en bas et les pieds en haut. Une trouvaille dont se réjouissent mes tortionnaires. Je m'interroge sur la circulation de mon sang. Mes membres sont de plus en plus engourdis. Avec un gros bâton d'olivier plein de noeuds durs et saillants, ils se mettent à me battre la plante des pieds. A tour de rôle et de toutes leurs forces. Après une cinquantaine de coups, la douleur est atroce. Je ne sens plus mes pieds. Désormais insensible, ils arrêtent le matraquage, me déposent à terre et retirent la barre. Mes membres ne m'appartiennent plus. Je suis là, à même le sol, le visage toujours en sang et le corps inerte. - Si tu n'en as pas assez, m'explique le chef, on va te servir encore. Notre menu est délicieux, tu vas apprécier ! Allez les gars, il en veut encore ! Ils m'embrochent une deuxième fois. Dans la position précédente, ils me branchent alors la gégène aux oreilles. La manivelle actionnée au ralenti secoue aussitôt tout mon corps de douleur. Je sens que mon coeur s'arrache de ma poitrine. La décharge a l'effet d'un obus qui éclate dans ma tête. Mon cerveau, arrive à l'amortir par sa grande résistance. Lorsque la manivelle est tournée plus vite, la souffrance intense provoque des chatouillements insupportables. La raison est sur le point de vaciller. Mon cœur bat trop vite. Mes poumons sont asphyxiés. C'est l'étouffement inévitable. Le branchement aux testicules m'emplit d'effroi à l'idée de perdre ma virilité… Et puis après ?... à quoi me servira-t-elle puisqu'ils vont me tuer ! Je n'ai senti que deux mois plus tard la présence entre mes jambes de ces attributs masculins. Ce traitement sauvage me laisse hébété et comme paralysé. Pendant que mes tortionnaires me transportent, la mort semble m'envahir. Ils me jettent, comme un vieux sac poubelle, dans le même cabinet de toilettes, où je sombre dans l'inconscience jusqu'au matin. Je me réveille le corps meurtri, rebelle à ma volonté. Je ne peux même pas lever la main pour détacher la croûte de sang déjà séché sur mon visage. Mon pantalon est trempé, et pour cause. J'ai dû y uriner plusieurs fois. Je n'ai pas encore satisfait les autres besoins naturels. Je n'ai pas mangé depuis quatre jours. Mon corps tremble de froid et de douleur. Mes tortionnaires surgissent : - Tu as passé une bonne nuit, mon con ! me demande ironiquement l'un d'eux. L'autre lui précise : - Tu ne vois pas qu'il n'est pas en mesure de travailler avec nous, ce matin. Et puis, merde, il est 11 heures, on va bientôt aller manger au resto. Ils repartent, en effet, me laissant dans la même position. Des heures passent avant de leur retour : - Allez debout, commande l'un d'eux. Je ne bouge pas. Il sait que je ne peux pas me relever. Il reprend : - Merde, je n'aime pas les Arabes et je ne supporte pas leur présence en France. Pourquoi on ne les renvoie pas dans leur putain de pays ? Comme ça, ils boufferont la merde et leur indépendance avec. A quatre ils me transportent jusqu'au lieu maudit où m'attendent leurs collègues pour poursuivre cette atroce besogne. Leur chef m'interpelle : - Tu es trop sale, on va te faire prendre un bain froid, ça te réveillera et on va te faire boire l'eau qui vient directement d'Evian. Allez, au travail ! Déshabillez-le et aux fers.


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