Bonnes feuilles

Histoire, Culture et Société
de Mostefa Lacheraf (pp. 141-144)

La crise économique qui touche le Maghreb central à partir du XIVe siècle va être aussi dans le même temps une crise de l´Etat. La capture par les commerçants européens du trafic méditerranéen et l´ouverture des routes atlantiques qui enlève progressivement au Maghreb central son rôle d´intermédiaire privilégié dans les relations commerciales Europe - Afrique subsaharienne, ne permettent plus au cycle de se reproduire et constituent la toile de fond de la crise sociopolitique.

Pour comprendre cette crise de l´État maghrébin, il faut la restituer par rapport aux aspects nouveaux que prend la lutte entre le monde chrétien et le monde musulman. L´offensive commerciale des marchands européens s´accompagne d´une offensive politico-militaire des Etats chrétiens. Ces derniers refoulent inexorablement les musulmans d´Espagne et prennent pied en territoire maghrébin. L´offensive des États chrétiens en terre maghrébine et les succès qu´elle obtient sont dus à des raisons structurelles. Cités commerçantes d´Italie ou États monarchiques de France et d´Espagne ont une assise sociale plus solide et homogène que les Etats maghrébins. Cette base sociale permet aux États chrétiens de disposer d´un appareil d´État capable de mobiliser de manière durable et efficace les énergies des sociétés qu´ils dominent. De plus, à la division du monde musulman et à l´émiettement politique maghrébin s´oppose la solidarité combative qui unit les États de la Chrétienté sous la bannière de la Papauté dans la perspective de la Croisade. Dans l´immédiat cependant, la pénétration européenne au Maghreb apparaît d´abord comme une conséquence de la défaite de l´aventure militaro-religieuse chrétienne en Orient. Le XIVe siècle marque en effet l´échec définitif des Croisades et l´apparition d´une nouvelle force sociopolitique : les Turcs ottomans qui vont tenter de réunifier les morceaux épars du monde musulman dans le cadre d´un nouvel empire. Partis d´Anatolie, les Ottomans se lancent à la conquête de l´Europe centrale. En 1453, le verrou chrétien que représente Constantinople saute. L´empire ottoman s´étend en direction de l´Adriatique après la défaite de Venise en 1480 et en direction du Machrek: conquête de l´Irak, de la Syrie, de la Palestine, de l´Égypte. Les victoires de la chrétienté au Maghreb apparaissent ainsi comme une revanche de sa défaite en Orient face au redressement ottoman. Une fois la route de l´Orient coupée par l´offensive ottomane, la chrétienté peut regrouper toutes ses forces en direction du Maghreb qui, proche des bases d´attaques chrétiennes, représente le maillon le plus faible du monde musulman. L´implantation politico-militaire européenne accélère la crise de l´État au Maghreb central. Celle-ci prend trois aspects généraux. On assiste à la fragmentation généralisée des royaumes abdelwadide et hafside à partir de la fin du XIVe et surtout du XVe siècles pour le second. Tripoli, Béjaïa, Constantine se rendent indépendants des Hafsides, Oran et Ténès font de même à l´égard des Abdelwadides. Cet émiettement des royaumes débouche sur la création ou la réactivation d´autres formes d´organisation politique. Sur la côte, se créent des cités républicaines qui s´adonnent à la «course». Des principautés plus ou moins indépendantes se constituent: ainsi le cheikh hafside de Constantine dans la région de Annaba et Collo. On assiste surtout à un repli sur l´organisation tribale. Les tribus de l´Ouarsenis s´organisent en confédération autonome, celles de Kabylie obéissent au «roi» de Kouko. Dans l´Ouest, les confréries religieuses s´affirment comme les héritiers du pouvoir politique. Au Sahara, de plus en plus économiquement coupé du Maghreb du Nord, on assiste à une importante restructuration politique qui correspond à la réorientation des routes commerciales en direction de l´Atlantique et de l´Est. Les oasis du Figuig s´associent pour fonder un État indépendant. Le Mzab et Hodna passent sous le contrôle de groupes hilaliens tandis qu´à Touggourt se constitue une nouvelle dynastie qui étend son autorité sur les oasis de l´Oued Rhir. Les centres étatiques qui continuent à vivre sont incapables de s´opposer efficacement à ce processus d´émiettement pas plus qu´ils ne sont en mesure de résister à la pression économique et politique des puissances chrétiennes. Les royaumes abdelwadide et hafside tirent désormais en grande partie leurs revenus (surtout le second) de la taxe de 10 % «ad valorem» payée par les marchands chrétiens. A cette dépendance financière qui fait des dynasties maghrébines «les commissionnaires» des puissances européennes et en particulier des villes italiennes s´ajoute un début de dépendance politique directe. En 1512, le souverain abdelwadide Mohamed V accepte de se reconnaître vassal du roi d´Espagne. Les raids européens et espagnols en particulier contre les ports maghrébins se transforment en occupation permanente. Les ports conquis sont aménagés en places fortes où stationnent des garnisons. Oran est le plus important de ces «présides». C´est en s´insérant dans le nouvel empire musulman dirigé par les Turcs que le Maghreb central trouve l´énergie nécessaire pour refouler les Espagnols. L´intervention des frères Barberousse, en 1516 à Alger, est le prélude à une intégration du Maghreb central dans l´empire ottoman. Sous la direction des Turcs, le Maghreb central va liquider les «présides» espagnols et se réunifier dans le cadre de frontières désormais précises qui sont le résultat d´un long passé de concurrence et d´attraction mutuelles entre Hafsides, Abdelwadides et Mérinides.


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