Bonnes feuilles

Un parcours rude, mais bien rempli. Tome 1
de Mohammed Benamar Djebbari (pp. 236-238)

Le ciel s’assombrit sur Bouzaréa Isolés sur notre promontoire à 12 km d’Alger, loin de la ville, loin du bruit, loin du monde, ce qui se passe dehors parvient à peine à notre connaissance. C’est au cours de nos sorties du dimanche ou pendant les vacances scolaires que nous pouvons nous informer sur les événements religieux, sociaux, politiques ou faits divers qui surviennent et se déroulent en ville, en Algérie et dans le monde.

Nos camarades medersiens nous donnent des nouvelles du village. Les journaux locaux tels que L’Echo d’Alger ou La Dépêche algérienne, certains périodiques français nous tombent parfois entre les mains. Les séances de cinéma, auxquelles il nous est donné d’assister le dimanche, commencent par la projection des actualités de la semaine. Les faits, qui jalonnent la politique française en Algérie, attirent particulièrement notre attention. Après la victoire du Front populaire en France en 1936, les revendications, présentées par le premier Congrès musulman, réuni en juin 1936, ont abouti au dépôt, par le gouvernement socialiste, d’un projet relatif à l’exercice des droits politiques par certaines catégories de sujets français en Algérie: le projet appelé Blum-Violette. Sous la pression des colons et des maires d’Algérie, hostiles à toute amélioration de la situation politique, administrative, économique, sociale et morale des Indigènes, le projet est ajourné. Il est même suivi d’une politique de répression. Cette situation détermine les dirigeants du Congrès musulman à relancer leur action en tenant un deuxième Congrès en juillet 1937 pour réaffirmer les revendications de juin 1936. La Fédération des élus de Constantine, présidée par le docteur Bendjelloul, n’y participe pas et mène une action séparée en faveur du projet Blum-Violette. Elle engage même ses élus à cesser toute collaboration avec l’administration française. Messali et cinq autres dirigeants du PPA sont arrêtés le 27 août 1937 et jugés les 4 et 5 novembre par le tribunal correctionnel d’Alger, après les élections cantonales d’octobre 1937, auxquelles le PPA a présenté neuf candidats et recueilli beaucoup de voix. La medersa Dar el-Hadith de Tlemcen inaugurée dans l’enthousiasme populaire le 27 octobre de la même année, par le cheikh Abdelhamid Ben Badis, est fermée fin décembre et des poursuites sont engagées contre son directeur cheikh Bachir el-Ibrahimi. Le 14 janvier 1938, Al Bassair publie une fatwa prononcée par le cheikh Ben Badis, contre la «naturalisation». En mai 1938, les maires et les colons d’Algérie obtiennent l’ajournement de l’examen du projet Blum-Violette et l’Association des oulémas rédige un manifeste d’union, de protestation et de soutien, successivement «au peuple algérien, au gouvernement français et au peuple français». Le 2 juillet 1938, Ferhat Abbès lance l’idée de la création d’un parti d’union appelé l’Union populaire algérienne pour la conquête des droits de l’Homme et du citoyen. Le 25 août 1938, le docteur Bendjelloul, président de la Fédération constantinoise des élus, juge que l’action revendicative doit, pour aboutir, être conduite par un large rassemblement franco-musulman algérien. En août 1938, le PPA publie ses propositions pour un rassemblement musulman, autour d’un programme commun. Le 9 janvier 1939, le bureau politique du parti communiste d’Algérie prétend lui aussi poursuivre une politique de large union et adopte une résolution dans ce sens Le 18 mai 1939, le PPA lance, à Alger, un nouveau journal: Le Parlement algérien, organe de défense et d’émancipation du peuple algérien. Telles sont donc les positions des mouvements politiques algériens, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Tous prônent l’union et le rassemblement, mais ils restent très divisés. En France, le premier gouvernement Blum (juin 1936-mai 1937) a mené une politique sociale marquée par l’augmentation des salaires, la semaine de quarante heures, les congés payés, mais la gauche française reste très divisée à la suite de la politique de non-intervention en Espagne. Dans ce dernier pays, la guerre civile bat son plein, depuis 1936, entre partis nationalistes et républicains socialo-communistes. Les uns sont soutenus, politiquement et militairement, par l’Allemagne et l’Italie, les autres par l’URSS et les brigades internationales. La France et l’Angleterre pratiquent une politique de non-intervention. Le deuxième gouvernement Blum (mars-avril 1938) marque l’éclatement du Front populaire. Il est remplacé par le ministère Daladier. En Italie, Mussolini poursuit une politique de prestige et de conquêtes (conquête de l’Ethiopie de 1935 à 1936). Il se rapproche de l’Allemagne et constitue avec elle l’axe Rome-Berlin. L’Italie quitte la Société des nations et soutient militairement Franco en Espagne. Le plus grand problème en Europe est celui posé en Allemagne par le chancelier Hitler et son parti nazi. Plébiscité führer, il met en pratique sa doctrine nationale-socialiste, définie dans son ouvrage Mein Kampf, fondée sur la supériorité de la race allemande. Son désir de domination et l’impuissance de la SDN le conduisent à rattacher, dès janvier 1935, la Sarre à l’Allemagne, à réoccuper la Rhénanie (mars 1936) et à annexer tous les pays de langue allemande: Autriche (mars 1938), les Sudètes (septembre 1938). Malgré les accords de Munich, signés avec l’Angleterre et la France, d’un côté, l’Allemagne et l’Italie, de l’autre (29-30 septembre 1938), il continue à faire trembler l’Europe et le monde par ses menaces et ses manœuvres contre la paix. En Espagne, Barcelone tombe aux mains des Franquistes, en janvier 1939, et, le 1er avril, Franco fait son entrée à Madrid. Un rapprochement franco-anglais a lieu, en avril 1939, et un pacte d’acier est signé, entre l’Allemagne et l’Italie, en mai 1939. C’est dans cette atmosphère survoltée que ma deuxième année, aux Ecoles normales d’Alger-Bouzaréa, s’achève. L’orage gronde partout. La guerre nous guette, mais nous pensons rarement à elle, sans la croire possible un seul instant.


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